La généalogie, plus qu'une occupation personnelle ?



Depuis quelques années, la généalogie est devenue mon passe-temps favori. Mais à dire vrai, j'y consacre beaucoup trop de temps, et je ne suis pas seul. Il m'arrive de me poser la question : pourquoi, chaque jour, suivre la trace d’ancêtres depuis longtemps disparus ? Pourquoi m’intéresser à ces villages sortis des brumes médiévales ? Au fond, qu’est-ce que je recherche ?

Il n'y a pas de réponse facile à ces questions. Mon intérêt va bien au-delà de la simple occupation et du jeu de piste. Mes recherches couvrent divers aspects historiques, sociaux, culturels et artistiques. Mais aussi, ce qui me parait plus surprenant et difficile à définir, spirituels. Pour des raisons personnelles, peut être parce que je suis athée, j'éprouve une certaine réticence à admettre cette proposition. 

Généalogie contre mercantilisme et idéologie politique
Quelles que soient nos opinions, les idéologies dominantes du siècle dernier, parmi lesquelles le matérialisme, ont profondément influencé notre société. En France, elles nous ont éloigné non seulement de l’aptitude religieuse, mais de tout sentiment spirituel, qui apparaissent désormais à beaucoup d’entre nous comme des phénomènes étrangers.

Les idéologies politiques, elles aussi, tiennent parfois lieu de religion : aussi récemment qu'en 2011, dans un article publié sur Rue89, l'économiste Jean Matouk se demandait si la généalogie, à travers sa quête d'identité, n’était pas « l’antichambre du racisme » ... [1]  Suivant cette logique, tout attachement positif à nos racines est suspect d’hérésie. Au-delà des vieilles doctrines, cette forme de culpabilisation idéologique est tout aussi réductrice.

On remarque un certain mimétisme entre les moyens de pression psychologique
de l'église médiévale et des idéologies politiques modernes.
En 1977 déjà, Régine Pernoud écrivait que nulle époque mieux que la notre
était capable de comprendre l'Inquisition médiévale, à condition de transposer
le délit d'opinion du domaine religieux au domaine politique. [2]

Mais les industries, que ce soit celles du cinéma, de la musique et des jeux, avec les productions médiatiques, ou celles faisant la promotion de produits matériels avec les campagnes publicitaires, n'ont fait qu'exploiter d'autres filons. Le commercial ne se limite pas au matérialisme : depuis les années 60, Hollywood, le showbiz et les grandes marques sont supposés nous tenir lieu de culture. Personnellement, je n'éprouve aucune affinité pour cette production, qui cible généralement les plus jeunes.



Outre l'américanisation évidente de la culture,
la mondialisation fait que le contenu n'a souvent plus la moindre affiliation,
même distante, avec notre héritage. 

L'art, la culture et l'histoire forment un tout indissociable. Mais le visage que lui donne le monde commercial n'a plus aucun rapport avec nous.

Si l'art et la culture parsèment nos découvertes généalogiques, c'est qu'ils ont toujours été l'une des principales formes d'expression des peuples dans la constitution de leur histoire. Dès l'après-guerre hélas, l’art contemporain a eu tendance à se substituer aux arts classiques ou même modernes. Cette évolution, encouragée par les élites commerciales, a eu pour effet d'éloigner les populations d'une actualité artistique jugée trop souvent inintéressante ou incompréhensible. Elle a également influencé la façon dont la jeunesse concevait l'art et s'identifiait -ou non- avec une production régionale spécifique.

La Fontaine, 1917, urinoir, « oeuvre de l'artiste » Marcel Duchamp.
Considérée comme à l'origine de l'art contemporain. [3]

Que ce soit en nous culpabilisant vis-à-vis de notre histoire, ce qu'ont fait les idéologies politiques, ou bien en s'y substituant, comme le fait le mercantilisme à l’américaine, nous avons été privés d’une dimension essentielle. Car notre existence devrait être incluse dans une continuité qui dépasse notre mortalité, en disposant pour ce faire d'un domaine d'expression qui nous correspond.

C'est là entre autre la fonction de l’histoire, avec ou sans majuscule, et de l'art. Tous les peuples primitifs possédaient leur « mythe de la création » et un style artistique qui leur était propre : ils n'étaient pas le produit éphémère et dépersonnalisé du seul temps présent.

Au gré de mes recherches, je visite les villages où vécurent mes ancêtres. Mais leur histoire n’est pas juste un divertissement ou une discipline, et la généalogie n’est pas réductible à un jeu de piste. Elle est encore moins, comme le prétend Jean Matouk, « un retour vers les seuls liens de sang ». Les lieux, les lignées de patronymes, nous raccrochent à quelque chose de bien plus personnel.

Notre exploration généalogique va souvent de pair avec les découvertes artistiques,
qui nous permettent d'envisager l'apparence et le cadre de vie de nos aïeux.

Mes ancêtres, loin d’être des « coquilles vides » comme je le lisais quelque part, sont pour moi des aventures, des choix, des énigmes à déchiffrer, des témoignages de lieux et d’époques, des épreuves humaines que je peux comprendre et ressentir. Ils forment une partie intime de moi-même.

La vie n’est peut être qu’un voyage. En me lançant dans cette quête d’histoire et de généalogie, j’échappe, quelques heures durant, au bourbier parfois aliénant de la réalité. Je cherche mes origines et ce faisant, je me retrouve

La seule façon de supporter la vie, disait Taine, c’est d’oublier la vie. Alors, lorsque je laisse de côté mes responsabilités quotidiennes, je m'amuse à faire renaître un monde disparu, dans mon imagination, au gré de mes découvertes. Ce périple intérieur m’offre la compréhension croissante du chemin parcouru, à travers mes ancêtres, par la matière et l’esprit qui me constituent. Il me restitue un héritage et une histoire qui me correspondent, un sens, une âme, quelque chose à emporter avec moi.

André





Notes

[1] Jean Matouk, Rue89, Ce que dit l'engouement pour la généalogie sur notre société

[2] Régine Pernoud, Pour en finir avec le Moyen-Âge, 1977.

[3] Lire à ce sujet, le livre de Christine Sourgins, Les mirages de l'Art contemporain, 2005.

3 commentaires:

  1. Comme vous, je m'oublie et je me retrouve, je me conforte, me réconforte et je ressors plus forte pour affronter le quotidien pas si facile - chacun porte sa croix ici-bas. La généalogie, une nouvelle philosophie de la vie, oui, peut-être, parfois.
    Merci d'avoir su si bien exprimer l'ambivalence de notre quête d'ancêtres.
    Murielle

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  2. Merci Murielle.

    J'ai certainement trouvé plus délicat d'écrire cet article que ceux dans lesquels j'expose essentiellement des données généalogiques.

    Quand j'observe le nombre impressionnant de gens qui pratiquent la généalogie, et celui grandissant des blogs dédiés, j'en conclus que cet essors témoigne d'un besoin profond, ressenti comme nous par beaucoup.

    A.

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  3. Bonjour,

    Merci d'avoir su trouver les mots pour exprimer tous ces questionnements qui nous poussent à faire revivre ce monde disparu.

    Frédéric

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