Les guerisseurs du Poitou



Gabriel Lévrier, auteur du Dictionnaire Étymologique du Patois Poitevin, nous rapporte les croyances de nos aïeux en 1867. À la campagne, guérisseurs, devins et rebouteux étaient nombreux. Les paysans faisaient appel à eux lorsque les remèdes-maison, tels que le rôtie, ne parvenaient pas à soigner leurs maux.

«  Les Pictes étaient très ignorants et nécessairement très crédules. Comme eux, son descendant le Poitevin ajoute foi aux choses les plus absurdes : il court pour la moindre chose chez le devin et redoute le sorcier ; il appelle le toucheur et tremble de rencontrer un loup-garou.



Cette croyance en la guérison par le toucheur qui en imposant les mains murmure une formule secrète, qu'il ne révèle jamais qu'à son fils ainé, remonte au temps des hébreux. Nous lisons dans Michelet « L'homme même par l'emploi de certaines lettres, pourrait créer, pourrait guérir. »

Par suite de cette antique et bizarre conviction, nous voyons un grand nombre de guérisseurs dans nos campagnes, et comme si chaque formule, en variant, impliquait son genre de guérison, la besogne se trouve divisée à l'infini. L'un guérit les gonflements, l'autre les brûlures, celui-ci les luxations, celui-là les panaris ; puis, les maux de dents, les morsures de serpents ou de chiens enragés, etc....


En Bretagne, ce guérisseur du début du XXe siècle soigne avec ses mains.
Le peuple, pauvre souvent, auquel il est peu demandé pour ces prétendus soulagements et ces cures douteuses, s'abandonne par économie, aussi par amour de l'inconnu, à ce genre de traitement, et en transmet la croyance de père en fils. Quand le guérisseur se borne à réparer de faibles accidents, pour lesquels la nature fait tous les frais, le mal n'est pas considérable ; mais quand, plus ambitieux, il ose s'attaquer aux graves indispositions et appliquer des remèdes, alors gare aux malades, car en tous les temps la droch, c'est-à-dire la drogue, fut perfide.

Cependant, avant d'appeler le guérisseur, il est certains cas où le campagnard cherche à se guérir seul, par exemple dans les rhumes, les maux de gorge, les frissons, les douleurs intestinales, les défaillances, et toutes les indispositions inconnues de lui ou des siens ; le remède qu'il emploie dans ces circonstances est toujours le même, et il lui donne le nom de rôtie. Cela consiste en une taille de pain grillé associée à un bon morceau de sucre, le tout bouilli dans le meilleur vin dont on dispose.


Guérisseur en 1989, dans le Morbihan.
Le vase employé à la confection de ce remède énergique s'appelle mogue, c'est-à-dire vase allant au feu. Les Pictes connaissaient-ils cette panacée ? Il serait téméraire de l'affirmer. Quoi qu'il en soit, elle est d'un fréquent emploi chez les Poitevins.

Les Gaulois employaient le gui pour tous les maux; cet usage fut assurément commun aux Pictes, qui, incontestablement, le transmirent aux Poitevins ; mais de nos jours, cette plante leur est inconnue comme plante médicinale. Ni le devin, ni le sorcier, ni l'empirique, ni la commère, personne n'en fait usage. Sans doute qu'aux premiers temps du christianisme dans les Gaules, il y eut des peines sévères contre son emploi, et que le souvenir du gui sacré, jadis coupé sur les vieux chênes par les druides armés d'une faucille d'or, s'est perdu.

Néanmoins la croyance à l'efficacité toute mystérieuse de quelques plantes existe toujours ; de même que le gui était récolté au moment de la nouvelle lune, les plantes dites de la Saint-Jean, considérées non comme curatives mais comme préservatrices des mauvaises influences, sont cueillies par certaine phase de la lune. Ces plantes sont le plus souvent l'orpin, la verveine et la menthe, appelée mint par les Bretons.



Si les Pictes eurent un culte pour la lune, elle joue encore un grand rôle dans nos campagnes, et son influence est très consultée. On ne coupe le bois, on ne sème, on ne plante, on n'arrache même que selon que la lune est vicille ou nouvelle. Il est même certains empiriques et autres guérisseurs qui n'agissent que d'après les mouvements de ce satellite de la terre. Maintes ménagères ne mettent couver leurs volailles, et plusieurs fermiers ne conduisent les femelles aux mâles, qu'avec la permission de la vieille hécate, la saillie est meilleure.

S'il nous était possible de relater ici toutes les superstitions qui se rattachent à la lune, depuis la lessive jusqu'à la mise en oeuvre de tel ou tel travail, on en serait effrayé. Le bacon gaulois (cochon engraissé), ne se tue lui-même que si l'astre des nuits est dans une situation satisfaisante. Il en est qui prétendent que le feu jette beaucoup plus de bretons (étincelles, du celtique bretan), s'il a été coupé au déclin de la lune.

Nous n'entretiendrons pas davantage nos lecteurs des superstitions des Poitevins, cependant nous ne devons pas laisser passer sous silence une expression qui se rattache à notre sujet. Dans l'ouvrage de M. Cayla, intitulé le Diable, au sujet du sabbat et de la faculté qu'avaient les sorciers de se métamorphoser en bètes, ce qui leur procurait le gracieux plaisir de courir la nuit avec sa majesté Satan, il nous dit que cela s'appelait, en Poitou, la galipède. Ce mot, qui peut s'interpréter par galli pedes, Gaulois allant à pied, indique son antiquité toute romaine, et prouve que depuis de longs siècles les Gaulois, et particulièrement les Pictes, croyaient au loup-garou.

Il est dit dans un vieux Noël poitevin :

Courir la galipote,
Sans soulias, ni bas, ni bottes.
Ce mot est donc acquis à notre contrée et prend place dans notre patois.
Devant ces rapprochements, on est effrayé de la lenteur que met l'humanité à laisser tomber ses langes, ainsi que de la solidarité qui existe entre le passé et le présent. »